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Roméo Bouchard dévoile sa lettre envoyée au ministre Lamontagne

LVA ,

NDLR: Sur sa page Facebook aujourd’hui Roméo Bouchard dévoile la lettre qu’il a fait parvenir au ministre de l’Agriculture, André Lamontagne le 31 janvier. En voici l’intégralité

(LVA) Roméo Bouchard annote son propos avec un message sans aucune tendresse pour le ministre Lamontagne : « Chose promise, chose faite. Je partage cette lettre que j’ai envoyée au ministre Lamontagne le premier jour de la crise. Depuis, on en a appris beaucoup plus, car l’affaire a pris d’énormes proportions et a levé le voile publiquement sur le problème de la mainmise qu’exercent les lobbies corporatifs sur les décisions du Ministère de l’Agriculture (et on pourrait ajouter, du Ministère de l’Environnement qui encadre aussi les pratiques agricoles), et sur la nécessité pour ces Ministères de retrouver leur indépendance et leur leadership. Quant au ministre Lamontagne, pour le moment, il a tout à prouver», écrit le cofondateur de l’Union paysanne.

Et voici l’intégralité de la lettre:

«Monsieur le ministre.

Puisque vous êtes nouveau en agriculture, vous ne me connaissez sans doute pas. Je suis originaire de Normandin. C’est moi, avec Maxime Laplante, qui ai fondé l'Union paysanne et qui en fut le premier président de 2001 à 2005. J'ai publié l'an dernier un ouvrage qui résume assez bien mon bilan de 40 ans d'implication en agriculture, puisque, en 1975, j'ai quitté mon métier de professeur et de journaliste à Montréal pour vivre à plein temps sur une ferme à Saint-Germain-de-Kamouraska, et cela jusqu'en 1995: ce livre a pour titre L'UPA, un monopole qui a fait son temps.

Je vous écris parce que je suis révolté d'apprendre le congédiement d'un des meilleurs agronomes de votre ministère -le seul que j'ai entendu expliquer aux agriculteurs la dégradation de nos sols et la nécessité de les régénérer- pour des raisons de contrôle d'informations sensibles tout autant pour le public que pour votre ministère. Comme première décision publique de votre part, je trouve que ce n'est pas rassurant du tout.

Les propos que vous avez tenu pour justifier le congédiement de Louis Robert sont une insulte pour les citoyens, qui ne sont plus dupes de ce type de justifications patronales qui ne justifient rien et ne disent rien, surtout pas la vérité. Et ne nous dites surtout pas qu'on ne sait pas tout. À moins d'avoir l'esprit tordu, tous ont compris que, dans le cas présent, il s'agit bel et bien de pesticides qui mettent en cause « la santé de l'environnement et la santé publique», que la personne congédiée est bel et bien un « lanceur d'alerte » et quels sont ceux qui avaient intérêt à ce que les faits en question restent cachés.

J'ai eu affaire depuis la fondation de l'Union paysanne à 10 ministres de l'Agriculture : Rémi Trudel, Maxime Arseneau, Françoise Gauthier, Yvon Vallières, Laurent Lessard (trois fois), Claude Béchard, Pierre Corbeil, François Gendron, Pierre Paradis : vous êtes le dixième. De tous ceux-là, un seul avait commencé à changer des choses, dans le sillon du rapport Pronovost : Claude Béchard. Malheureusement, il est décédé sans avoir eu le temps de compléter ce qu'il avait commencé, et son successeur, Laurent Lessard, s'est empressé de calmer la machine. Mais Claude Béchard avait un poids auprès du premier ministre Charest, dont il était le dauphin présumé.

En effet, l'agriculture n'étant pas un sujet « sexy », qui intéresse le grand public et les médias, elle n'est pas une priorité pour les gouvernements. Les ministres, souvent peu familiers avec l'agriculture, sont donc laissés à la merci des pressions de l'UPA, des lobbies de l'agroalimentaire et des hauts fonctionnaires du ministère. De plus, l'UPA, comme unique syndicat agricole accrédité, étant très puissante, et les agriculteurs étant généralement respectés par le monde, aucun premier ministre ne tient à une confrontation d'importance avec l'UPA : ce n'est pas rentable électoralement ni politiquement. Le seul ministre des temps modernes, historiquement, qui a su faire face à ces pressions, est sans doute Jean Garon, dans le sillon des grandes réformes du premier gouvernement Lévesque.

Jean Pronovost l'a répété jusqu'à sa mort récente, notre agriculture a besoin de réformes majeures si nous ne voulons pas qu'elle nous échappe complètement aux mains des grands intégrateurs et des grandes multinationales. Est-ce en congédiant vos meilleurs agronomes et en cachant les pressions qu'exercent les multinationales de l'agroalimentaire que vous comptez amorcer ces réformes difficiles? Votre prédécesseur Pierre Paradis a eu au moins l'honnêteté -ou la naïveté- de dire ouvertement : « Les Monsanto de ce monde sont bien plus puissants que le gouvernement ». Il n'a d'ailleurs pas survécu!

Si vous ne nous donnez pas rapidement des preuves que vous entendez résister courageusement aux lobbies de l'UPA et des grands de l'agroalimentaire afin d'assurer une reconversion de notre agriculture vers une agriculture diversifiée, écologique, de proximité, orientée en priorité vers les besoins des Québécois plutôt que vers les marchés intégrés internationaux, nous serons forcés de vous ajouter à la longue liste des ministres-fantôme énumérés plus haut et à vous combattre.

Les hôpitaux sont remplis de gens malades en raison de la contamination de l'environnement et de l'alimentation. Les fermes disparaissent à vue d'oeil (1500 fermes laitières en 10 ans, plus de la moitié en 25 ans), et celles qui restent deviennent des méga-entreprises commerciales qui n'obéissent qu'aux diktats des marchés internationaux, tandis que les jeunes paysans peinent à survivre parce que les politiques agricoles désuètes ne sont pas faites pour eux: notre agriculture n'est plus à notre service mais au service de grands actionnaires de multinationales. Et tout ce que vous avez trouvé pour inaugurer votre mandat, c'est de congédier un de vos agronomes les plus expérimentés et respectés, qui a été réduit à couler des documents pour dénoncer l'ingérence du lobby des pesticides dans les travaux d'un centre de recherches financé en grande partie par nous tous et supposément indépendant.

Pour ma part, j'attends de vous, sans tarder, un geste qui vienne corriger ce tir et ce message inacceptables. Je suis à votre disposition, Roméo Bouchard ».

 

Crédit Photo: Journal de Montréal